|
« Les cordes à
linge en disent long sur la vie des gens », poursuit l’artiste. Et
il est vrai qu’à une époque pas si lointaine, et peut-être encore de
nos jours, nos mères nous disaient que la manière de garnir une
corde à linge indique au voisinage si la maison est bien tenue ou
non. Pour tout dire, cet objet du quotidien révèle fréquemment les
différentes personnalité des membres de la famille qui habite ici ou
là. On devine qui est jeune ou plus âgé, grand ou petit, mince ou
grassouillet, méthodique ou fleur bleue. Elles paradent au grand
jour les goûts de chacun, qu’ils soient hétéroclites ou
traditionnels. « A l’occasion, dit l’artiste, lorsque je choisis de
peindre telle ou telle maison, le propriétaire vient à ma rencontre
et me raconte sa petite histoire. J’écoute avec intérêt son récit
tout en prenant des notes. C’est pourquoi plusieurs de mes tableaux
sont accompagnés d’une courte histoire ou d’un poème de mon cru. »
On pourrait dire du
peintre Yvon Lemieux qu’il est un artiste autodidacte, bien qu’il
ait gagné sa vie et fait son apprentissage artistique par le biais
de différents emplois connexes. Tantôt étalagiste, tantôt
illustrateur pour le compte d’une entreprise de panneaux réclames,
il y a appris à maîtriser les rudiments de l’illustration et,
notamment, le dessin de personnages.
Né en 1949, Yvon
Lemieux peint depuis l’âge de 17 ans, mais il ne s’adonne à la
peinture à temps plein que depuis six ans. Il a fondé sa propre
école de peinture en 1988, et lorsqu’il n’enseigne pas l’huile et
l’acrylique, il erre dans les rues de la basse ville, vêtu de « guenilles
propres » comme il aime à le dire, à la conquête de son prochain
sujet. « Je ne suis pas un peintre naturaliste. Je suis un peintre
de la ville, et dans mon cas, de la basse ville, précise l’artiste.
Et le plus difficile pour moi, aujourd’hui, n’est pas de peindre,
c’est de trouver de nouveaux défis, des sujets insolites, la scène
qu’on n’a pas encore traitée et qui sort vraiment du déjà vu »
ajoute-t-il.
Or, l’artiste fait
remarquer qu’il a commencé à peindre des paysages et des animaux
tout récemment. D’ailleurs, depuis quelques années, au printemps,
il s’exile pour quelques jours dans un endroit champêtre en
compagnie de peintres américains afin d’explorer à sa guise « les
grands jardins et le côté sauvage de la nature ». On le voit à
présent peindre, en arrière-plan, des oies blanches avec le bout des
ailes noir, et ce, avec grand plaisir. A part la réalisation d’un
certain nombre de natures mortes qu’il concocte dans son atelier.
Yvon Lemieux peint la plupart de ses tableaux sur le motif, et le
froid ne constitue pas un obstacle majeur à ses yeux. « Je porte
des gants, dit-il. Bien sûr, il m’arrive à l’occasion de prendre
quelques photos, quoique de moins en moins, et d’en faire des
croquis que je personnaliserai par la suite avant d’en faire des
tableaux. Mais ma palette demeure la même et ce ne sont là que des
réserves pour l’hiver… »
Yvon Lemieux
partage sa vie avec son épouse, Johanne, et le couple a deux enfants
d’âge adulte, Katy et Cédrick. L’artiste se dit ordonné et c’est un
détail qui se lit aisément dans sa peinture : l’ordre sans le
désordre.
« Oui, je suis un
gars plutôt ordonné. C’est vrai que j’aime avoir de l’ordre dans ma
vie personnelle. La famille, pour moi, c’est très important, ainsi
que les bons amis. »
Ses compositions
comportent également un ton naïf habilement contrôlé, une note que
l’artiste apporte intentionnellement en donnant une allure de
guingois aux clôtures ou à d’autres éléments du décor, ou en
exagérant les formes d’une somme calculée de détails qui s’y prêtent.
Quoi qu’il en soit, ordre ou désordre, naïveté carrossée ou timide.
Yvon Lemieux affirme d’emblée que sa peinture est à son image, à
l’image de ses paradoxes artistiques. « Voyez-vous, je suis de
nature solitaire, mais j’ai besoin, régulièrement, d’un bain de
foule », avoue-t-il.
Exécutés à l’huile,
ses tableaux touchent l’observateur et le font sourire. Car qu’on
le veuille ou non, qui n’a jamais esquissé un sourire à la vue d’une
corde à linge lourdement chargée d’un éventail de chaussettes
multicolores, cent fois rapiécées, de draps aseptisés plus blancs
que blanc, et des dessous…somme toute assez révélateurs. Et que
dire de ces enfants qu’on imagine dociles ou en train de
s’interpeller de tous les noms en courant gaiement dans les ruelles
de quartier à la recherche du prochain plan diabolique. Les thèmes
qu’exploite Yvon Lemieux sont heureux et nostalgiques à la fois.
Depuis 1975,
plusieurs ont eu l’occasion de voir ses tableaux lors de nombreux
symposiums et expositions auxquels l’artiste participe dans la belle
région de Québec. En prime, il s’hésite pas à raconter aux
visiteurs la petite histoire derrière le tableau.
À cette étape de sa
carrière, le peintre songe à explorer soit le marché américain ou
européen, « …juste par curiosité, dit-il, pour savoir comment on
accueillerait mes thèmes de quartier – mes cordes à linge, par
exemple ». Puis, il ajoute, avec un brin de rêve dans la voix : «
J’aimerais finir mes jours dans une grange réaménagée. Elle serait
située à Château-Richer, une vaste zone champêtre de la région de
Québec. Je ferais du deuxième étage un immense atelier et du
premier, notre maison. » C’est un projet au long cours, car
monsieur Lemieux a encore devant lui plusieurs années avant de
penser à la fin de ses jours. De belles années à scruter les
aspects sens dessus dessous de son quartier, à l’ombre sous son
chapeau, et à les peindre avidement sur son chevalet.
Par Lise Goulet
Québec’s Yvon Lemieux, known in his
neighbourhood as the “painter with a hat”, explores the alleys of
the Old Town. Outfitted only with easel and paintbos, Yvon hunts
down hidden treasures for people who “do not know the face of Québec
City and are surprised to discover it in my paintings.”
Of course Lemieux had to gain the
neighbours confidence. “In the beginning, folks were a bit leary,
but they got used to seeing me paint the surroundings and when it
got cook outside, they would take pity on me and bring our coffee
and cookies. Talk about being spoilt!”
Yvon Lemieux is a friendly man, the
kind you would like to meet under a shady oak tree while he took a
coffee break and spent hours telling you all about his characters,
his favourite subjects. Yvon’s characters are the ordinary men,
women and children whose lives innocently show through in the size
and colours of the underwear and outerwear floating on the
clothesline to the nonchalant rhythm of a summer breeze.
Yes, he paints the humble
clothesline. “Clotheslines tell a lot about people’s lives” Yvon
points out. “Not too long ago, and maybe even still today, mothers
use to tell their children that the neighbourhood can see if a
household is well maintained by the clothesline. This everyday
object often reveals the personalities living together under the
same roof. You can guess who is young, old, little, big, thin,
methodical, sentimental. Etc.”
The artist knows his subjects.
“Sometimes when I choose to paint a particular house, the owner
comes out to meet me and tell me his/her story. I take notes while
listening. That’s why some of my paintings come with a short piece
or a poem I wrote.”
Some would call Yvon Lemieux a
self-taught artist, despite the fact that he earned his living and
learned his art by related jobs, like a window dresser and
illustrator for a billboard company which enabled him to master the
basics, especially drawing people. Born in 1949, Yvon began painting
at age 17, but he has devoted himself full-time to art for only the
past six years. In 1988, he founded his own painting school and when
not teaching oils and acrylics, he wanders the streets of the Old
(Lower) Town. Wearing what he calls his “Clean rags” he hunts down
the next subject.
Magazin’Art Summer 1999
|