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Il n’a toutefois
rien de ces jeunes prodiges à la Mozart, dont la précocité éblouit.
De caractère plutôt discret et solitaire, Marc passe son adolescence
à lire, des romans sans doute et des récits d’aventures, mais
davantage de biographies et des ouvrages traitant de sciences. Et
c’est ainsi qu’il entreprend ce qu’il appelle ses « véritables
études », qu’il poursuit d’ailleurs encore aujourd’hui, et dont il
ne voit pas la fin, - toujours en autodidacte, « guidé par un choix
intérieur », celui de vouloir comprendre.
Comprendre quoi? –
Tout! Le monde, l’histoire, la condition humaine, la nature, à
laquelle il reste profondément attaché depuis son enfance, l’univers,
celui de l’infiniment petit. Il collectionnera des insectes ou des
feuilles, il scrutera le ciel ou les flocons de neige, il lira
Lamarck et Darwin’ avant même de s’inscrire à dix-huit ans en
sciences à l’université.
Le découpage des
études proprement scientifiques le déçoit, et il poursuit ses
explorations en sciences humaines, voguant de la psychologie à
l’anthropologie à la philosophie, refusant de se brancher dans une
seule spécialité. N’est-ce pas cela, se dit-il, « l’université », un
lieu ouvert à toutes les connaissances et éclairé par l’antique
précepte grec du « connais-toi toi-même »?
Mais une telle
façon de voir les choses n’est guère courante, et le jeune Poissant
ne peut concrétiser son idéal que par le détour des cours du soir,
moins soumis aux programmes rigides et souvent obtus des facultés
qui enfournent leurs étudiants en lots mécanisés sous la tyrannie
bureaucratique.
Et ainsi, pendant
cinq ans, Marc Poissant gagne sa vie en travaillant en comptabilité
et informatique dans une grande entreprise, et se réserve par
ailleurs soirées et week-ends pour nourrir son savoir et sa culture,
avec un appétit et une exaltation que les contingences briment, au
point de susciter une profonde frustration qui provoquera un
« burn-out ».
Indépendant et
autonome d’instinct, et fier de l’être, le jeune homme assume cette
rude épreuve en ayant recours à ce qu’il connaît déjà la psychologie
et de la psychanalyse, mais la lumière lui viendra surtout de
mythologie et du symbolisme, qui lui semblent constituer le
fondement de toute pensée profonde, et par là de toute spiritualité.
Il s’intéresse ainsi davantage à l’Orient, au Tao, au Zen, aux
religions comparées, entre autres voies par des ouvrages de Jung ou
Joseph Campbell.
Et c’est aussi par
là qu’il retrouve le chemin de l’art, révélé en son jeune âge mais
délaissé depuis l’adolescence. Il sent désormais que la peinture lui
permettrait de participer personnellement et intimement au
symbolisme universel, et il s’y plonge avec ardeur, comme en un « noviciat »
de quatre ou cinq ans remplis d’exercices techniques, de visites de
galeries ou musées, d’études personnelles en histoire de l’art. Il
sent qu’il faut observer et comprendre ce que les « ancêtres » ont
fait, de Giotto à Matisse, des Flamands à l’impressionnisme, de
Barbizon à l’art abstrait, - avant de prétendre trouver sa propre
originalité, sa propres identité.
En 1975 Marc
Poissant a trente ans, et il décide de vivre désormais pour et par
sa peinture. Il commence par exposer dans le Vieux-Montréal des
paysages d’inspiration post-impressionniste faits au pastel sec, que
des amateurs ou touristes achètent. Il présente aussi des natures
mortes, des personnages, des compositions témoignant de ses
recherches en atelier et inspirées de divers courants esthétiques,
figuratifs ou abstraits.
Étant par ailleurs
devenu père de deux enfants, il a acquis une maturité largement
nourrie de pensée orientale, qui laisse le Temps faire son chemin.
Il vit de son art en toute indépendance d’école ou de coterie,
assumant les complexités et contradictions de sa situation, et
poursuit sereinement sa quête à la fois sur les plans technique et
esthétique, culturel et spirituel. Toujours fasciné par la lumière,
il travaille à la traduire et célébrer à travers divers pigments et
procédés, aquarelle et pastel, huile et acrylique, débouchant
bientôt sur de grandes surfaces où s’étale à la spatule une pâte
généreuse.
À partir de 1980,
il commence à exposer dans des galeries d’art, sans se laisser
influencer para les contingences du marché ou les fluctuations de la
mode. Son esprit indépendant le garde fermement orienté vers la
traduction de sa propre manière de voir et comprendre le monde et la
vie, bien au delà des sujets traités et des moyens empruntés.
N’ayant jamais
voulu jouer le bohème romantique, ni l’artiste maudit, ni le
parasite subventionné, Poissant poursuit sur la toile blanche la
projection inépuisable de ses visions, selon l’intuition et
l’inspiration du moment, reconstruisant l’espace, réaménageant
formes et couleurs, réorchestrant ombres et lumières.
Beaucoup de ses
œuvres se rattachent au genre « paysage », mais ce sont des paysages
« d’états d’âme » et non des descriptions topographiques, ce sont
des architectures d’espaces inventés au fil d’une patiente et
profonde méditation, et imprégnés d’un sens sacré qui demeure le fil
conducteur de sa démarche.
C’est qu’au delà
du sujet il y a l’émotion, au delà des apparences il y a la
substance, au delà des couleurs il y a la lumière, au delà de la
lumière il y a la pensée, et au delà de la pensée il y a le mystère,
dont le symbolisme universel dévoile quelques reflets, en subtiles
et chatoyantes facettes.
Il semble bien que
c’est là ce que vise Marc Poissant quand il peint, et il s’en est
particulièrement approché dans ses grands « paysages » d’il y a
quelques années, construits en strates horizontales où les couleurs
modulaient leurs harmonies sans référence aux éléments narratifs du
genre, comme arbres ou maisons, végétation ou rocher, terre ou eau;
sans non plus recours aux effets de perspective ni même d’ombres et
de lumières. Ces tableaux sécrètent leur propre lumière, doucement
mais fermement, avec sérénité et volupté, dans le murmure de leur
palette. On aurait pu penser, en les examinant, aux grandes œuvres
de Mark Rothko ou à certaines pièces de Clyfford Still (dont le
parti pris est plutôt vertical), mais Poissant y démontre son
originalité, enracinée dans la Nature dont il se fait un lieu de
méditation et de célébration, sans chercher par ailleurs à pratiquer
quelque grille stylistique identifiable par son degré de maniérisme,
comme chez les deux artistes américains qui viennent d’être évoqués.
De fait, on
pourrait souligner chez Poissant une parenté plastique nourrie à une
tout autre source, soit celle de l’art orientale. Plus haut, nous
avons déjà noté son intérêt pour la pensée et la spiritualité
orientales, et sa peinture semble souvent s’inspirer directement des
sept caractères de l’esthétique Zen énumérés par Hisamatsu dans son
magistral ouvrage Zen and the Fine Arts : l’asymétrie, la simplicité,
l’austérité, l’authenticité, la discrétion, l’indépendance, la
sérénité.
Suivant que ces
sept caractères, on remarque que les tableaux de Poissant ne sont
jamais construits selon des principes de symétrie; qu’ils n’ont
recours à aucune formule compliquée ou prétentieuse, ni en
conception ni en technique; qu’ils n’utilisent aucun artifice de
séduction, sans toutefois verser dans une austérité rébarbative; que
leur dépouillement traduit simplement la relation approfondie de
l’artiste à la Nature et ses mystères, en toute sincérité; que dans
son œuvre comme dans sa carrière et sa vie privée, il est d’une
grande discrétion, et d’une aussi grande indépendance d’esprit, loin
de tout courant, à la mode ou non, et aussi loin de chercher à
imposer quoi que ce soit; et enfin que la sérénité, patiemment
acquise à travers les longues et tortueuses recherches, et
entretenue avec infiniment d’attention et de dévotion, écarte avec
fermeté les distractions et autres sollicitations pour laisser place
à la méditation, à la contemplation.
Autre parenté à
souligner, après ces sept caractères : Poissant de date pas ses
œuvres et semble partager une certaine attitude orientale qui
préfère s’installer dans le cours du Temps et s’y laisser porter,
plutôt que de s’obstiner à vouloir dompter le temps, le mesurer ou
fixer, le découper et monnayer, comme les Occidentaux sont trop
portés à le faire.
Non seulement
Poissant ne date pas ses tableaux, mais il ne les titre pas non
plus, - ce qui contribue à les détacher des contingences, à les
envelopper dans leur propre univers, tissé et pétri de couleurs
qu’habite la subtile et inépuisable pulsion de la lumière. Et devant
la toile blanche, que l’artiste considère comme un lieu de rencontre
ou d’accomplissement, et non comme un défi ou un piège angoissant,
s’engage la graduelle éclosion du nouveau tableau, d’un geste à
l’autre, en une exploration qui se découvre à mesure qu’elle se
fait, sans préjugé ni carcan.
Les formes
naissent ainsi des formes, les couleurs s’assemblent et s’ajustent,
les lignes à l’occasion dégagent des profils ici d’arbres ou là de
personnages ou de fleurs, mais sans insister et en conservant
toujours la priorité à la qualité propre du tableau, - ouvert à la
fois dans le cours de la démarche de l’artiste et dans le regard des
amateurs qui s’y glissent pour y découvrir une généreuse source de
délectation et d’inspiration.
Attentif à sa
gestuelle et en même temps accueillant aux trouvailles fortuites, le
peintre poursuit sa voie, à la fois évolution et quête, comme en une
vaste spirale où intervient parfois la « serendipity » proposée
jadis par Walpole pour traduire la grâce de découvrir par bonheur ce
qu’on ne cherche pas. Ceci ramène à la disponibilité de l’artiste,
lancé sur une voie dont il ne sait pas clairement ni les méandres ni
la destination.
Devant certains
tableaux de Marc Poissant, j’évoque le peintre Nicolas de Staël, et
il reconnaît aussitôt l’admirer pour la sensualité de ses pâtes et
de sa lumière, comme il admire un Rothko pour le chatoiement de ses
couleurs ou un Riopelle pour la rythmique de ses compositions.
Plus récemment,
Marc Poissant brosse, ou plutôt « spatule » ce qu’il nomme des « paysages
oniriques », où il laisse subconscient et imagination aux commandes.
Ne perdant jamais de vue l’importance centrale et substantielle de
la lumière, il se laisse aller, tout heureux de peindre et d’en
vivre, - en espérant que ses œuvres en rendent aussi d’autres
heureux.
Aucune prétention
de dogmatisme ou de message chez lui, mais seulement une délicate
sensibilité, toute dévouée à ce qui l’épanouit et la traduit le
mieux, dans la pureté t l’indépendance d’un tel indomptable
autodidacte : ses tableaux.
Guy Robert,
journaliste
Le Collectionneur,
Volume IX, numéro 33, octobre 1995
Marc Poissant is a self-taught artist
who was born in Montreal in 1945. While studying « Humanities » at
Concordia University from 1965 to 1970, he began to rediscover the
art of painting, an activity which had occupied some of his leasure
time as a child but had been ignored during the years of his
adolescence and early adult life.
Although his
initial approach to painting was essentially traditional, he soon
realized the limitations imposed on him by the drudgery of copying
nature and turned instead toward modern trends. Borrowing much from
modernism, but without falling prey to what he considers a veritable
« obsession with newness » in modern art, he discovered that he was
primarily a formalist painter. That is, although he recognized the
validity of using art to comment on life situations or even simply
to register pleasant sceneries or objects, painting was above all a
matter of the free interplay of its basic elements, where the
limitless reshuffling of forms, colors, lights and shades and even
textures constitute the very heart of this kind of creation. In his
particular case, each painting had to generate new relationships,
especially between colors, which he correctly regards as its most
subtle element.
Although he feels
perfectly free to paint in a non-figurative manner, most of his work
has so far revolved around landscape. However, the landscapes are
always the product of his imagination. Here, not only visual
memories but the entire inner life of the artist comes into play to
produce a painting that is never planned ahead of time. In this
particular way of working, every gesture on the canvas determines
the next one and accidents are as much a part of the painting’s
genesis as anything willed or contrived. A good painting seems to
result from many determinants, but the key to the matter is the
artist’s very « presence » to his work, his ability to reach to
those inner sensibilities, which alone, if allowed to surface, will
yield anything worthwhile. |